CHAPITRE 2

Bilan de 10 Années de Conflit

Le 11 Septembre a déja eu lieu il y a plus de 10 ans. Une fois écartée l’idée de ce chiffre symbolique, cette durée écoulée réclame avant tout un bilan. EVER MAGAZINE vous propose donc, après avoir décortiqué lors d’un premier chapitre les origines du mouvement jihadiste, d’interroger les conséquences de ces attentats du World Trade Center, sur la scène internationale. Et de considérer le fait qu’ils aient également pu transformer le mouvement jihadiste lui-même. Celui-ci est-il vaincu ? La menace d’un nouvel attentat de cette ampleur est-elle pure paranoïa ou risque réel ? Philippe Migaux répond, point par point, à ces questions.

911 Observatory- ©Pierre Dal Corso /// EVER MAGAZINE 2012

I /// En une Dizaine d’Années,

La Mouvance Mujahidine

A vu sa Capacité Opérationnelle

A la Fois se Réduire

Et se Disperser. 

 

Il n’y a pas eu de nouveau 11 septembre, malgré la mise en œuvre de nombreux projets. Sans doute d’abord grâce au travail considérable des services de sécurité, mais aussi souvent en raison de la mauvaise préparation des actions et parfois à cause de la simple malchance. Le 22 décembre 2001, le Britannique Richard Reid, plus connu sous le surnom de « Shoe Bomber » avait échoué à détruire par une action suicide, un vol Paris - Miami. Neuf ans plus tard, le Nigérian Abdulmutalab, n’a pas fait mieux dans un avion reliant La Haye à Baltimore, malgré la possession d’un engin explosif artisanal plus sophistiqué. L’Europe n’a connu que deux attentats de forte importance à Madrid (11 mars 2004, 197 morts) et à Londres (7 juillet 2005, 47 morts). C’est à la périphérie des cibles traditionnelles qu’ont été perpétrées les actions internationales les plus meurtrières : les attentats suicide de Bali par la Jemaah Islamiyah le 12 octobre 2002 (199 morts), la prise d’otages dans une école de Beslan par des wahhabites tchétchènes le 1er septembre 2004 (370 morts) ou encore l’opération mêlant prises d’otages, fusillades et attentats à Mumbai, le 28 novembre 2008 (170 morts)… À chaque fois les auteurs ont réussi grâce à l’effet de surprise, mais ils n’ont pas su renouveler l’impact terrifiant de ces frappes dans leurs coups ultérieurs. 

 

Dans le même temps, la menace s’est implantée sur d’autres fronts régionaux. Que ce soit en Iraq et ses alentours, dans la péninsule arabique et dans la zone  maghrebo-sahélienne où les organisations franchisées ont pu depuis quelques années générer un niveau régulier de violence.  La menace a pris une dimension mondiale grâce aux coups sporadiques de groupes domestiques et de « loups solitaires ». C’est un groupe de cinq Hollandais d’origine marocaine qui a préparé l’assassinat du cinéaste Théo Van Gogh, poignardé aux Pays-Bas en novembre 2004. Cinq ans plus tard, c’est un psychiatre militaire américain d’origine palestinienne, Malik Nadal Hasan,  qui a réussi à frapper à nouveau sur le territoire américain en tuant à l’arme à feu douze de ses camarades dans la base de Fort Hood. Quant à la cellule marocaine responsable de l’attentat contre le café Argana à Marrakech le 28 avril 2011 (17 morts) n’avait pas de lien extérieur, même si le poseur de bombe, Adil Otmani, avait cherché dans le passé à se rendre en Tchétchénie, puis en Irak.

 

 

II /// C’est sur le Plan

De la Propagande que s’Inscrit

Le Principal Succès

De la Mouvance Jihadiste.

 

Oussama Ben Laden avait depuis longtemps intégré l’importance de la médiatisation. Il avait d’ailleurs fait réaliser, dès 1988, une cassette vidéo vantant son rôle héroïque dans la lutte contre les soviétiques, à l’occasion de son premier combat lors de la bataille de Jaji en 1988. Largement diffusée au Moyen-Orient, elle avait fondé sa légende de chef de guerre. Au lendemain de la perte des camps d’Afghanistan, le recours à Internet s’est avéré pour lui essentiel, en offrant un champ d’action nouveau : l’anonymat, le faible coût de production, la facilité à déjouer la censure, la capacité à mêler dans un même media textes, images et sons, la possibilité de relier les sites entre eux… Tout cela permettait de présenter de façon exponentielle la réalité combattante. On compte aujourd’hui des dizaines de sites qui soutiennent l’islamisme combattant et se renouvellent régulièrement. Les plus connus sont As-Sahâb (« les nuages ») qui, depuis sa création en 2001, est considéré comme l’organe médiatique d’Al-Qaida ; le Global Islamic Media Front, qui se prétend plus indépendant tout en soutenant les différentes composantes du jihad Global, ou Al-Andalous (« l’Andalousie ») qui se définit depuis 2008, comme la « société de production médiatique » d’Al-Qaida au Maghreb islamique. 

 

Tous ces sites sont reliés entre eux, pour renforcer la visibilité du jihad global. Ils ont quatre fonctions principales. D’abord, recruter de nouveaux volontaires en nourrissant le phénomène d’auto-radicalisation. Ensuite, former les militants sur le plan idéologique (on y retrouve les écrits des principaux hérauts d’Ibn Taymiya à Abdallah Azzam) ou militaire (modes précis de fabrication d’engin explosif artisanal, maniement d’armes, techniques de cryptage de communication sur internet…). Puis préparer des opérations – en recherchant des informations sur l’ennemi, ce qui commence généralement par le repérage de la cible sur … Google Earth. Enfin, rappeler à l’adversaire la permanence de la menace (par la régularité des communiqués, la diffusion d’images d’otages ou la présentation de scènes d’attentat). Notons au passage que la vieille crainte de cyber-attaques contre des cibles informatiques par des hackers jihadistes ne s’est jamais concrétisée. Le cyber-jihad ne comprend donc pas l’ensemble des formes d’action terroristes qui peuvent être menées via internet. Il est resté limité au domaine de l’attraction et de la communication militante, dans lequel les forums de discussion - et plus récemment les réseaux sociaux -  jouent un rôle essentiel pour la formation de contacts opérationnels. 

 

Le cyber-jihad est à l’évidence un outil dont la communauté internationale a appréhendé le danger avec retard. Comme le rappelle Jean Pierre Filiu, «  la toile est pour le jihad global le vecteur privilégié de diffusion d’une vulgate homicide qui réduit quatorze siècle de tradition islamique à une poignée de citations assenées en boucle et hors de leur contexte ». Pour autant, il reste l’outil d’un combat virtuel. En 2008, Ayman Al-Zawahiri consacrait l’importance du jihad de l’expression par rapport au jihad du combat, en rappelant son rôle dans la pérennité de la foi combattante. Quelques mois plus tard, il n’hésitait pas à demander à la mouvance de consacrer au cyber-jihad la moitié du temps de la lutte. À un moment où les frappes diminuaient en intensité et en nombre, il ne pouvait y avoir de sa part plus bel aveu d’impuissance.  Le simple bon sens rappelle que si la communication est importante pour valoriser les victoires, à partir d’un certain seuil, on inverse le processus : plus on communique, moins au combat.

 

 

III /// Car le Combat Réel

Continue à se Mener

D’abord sur les Terres de Jihad.

 

L’expression est ancienne et désigne les lieux où les mujahidin ont pu trouver les conditions nécessaires pour engager un combat à long terme. Celles-ci comprennent, entre autres, la résistance à un occupant infidèle, le soutien - volontaire ou forcé -  d’une partie de la population musulmane, le contrôle physique d’une partie du territoire qui permet de disposer de bases sûres, la possibilité d’organiser un soutien extérieur régulier en armes, en logistique et en hommes via les pays voisins... Les terres du jihad ont joué un rôle essentiel dans la formation des mujahidin qui y ont fait leur première expérience combattante. La zone afghano – pakistanaise est bien sur la première de ces terres promises, puisque s’y est déroulé le combat fondateur de la mouvance, dont Al-Qaida n’était alors qu’un des représentants. D’autres ont suivi : la Bosnie – et l’Algérie, à un moindre niveau - entre 1993 et 1995, la Tchétchénie entre 1999 et 2002, l’Irak de 2003 à 2008… 

 

Même si les groupes domestiques et les « loups solitaires » montent en puissance, il n’en reste pas moins que la participation à un combat extérieur confère toujours à l’aspirant jihadiste une expérience et une réputation valorisantes. C’est pourquoi, même si leur nombre est aujourd’hui plus réduit en raison du développement des surveillances policières et des contrôles transfrontières, nombreux restent ceux qui rêvent de l’épopée étrangère. Ils empruntent aujourd’hui de nouveaux itinéraires vers la Somalie et la zone afghano-pakistanaise, et de façon plus marginale vers la Tchétchénie et la zone sahélienne.  Le succès du voyage est permis généralement par l’aide de réseaux - souvent désignés par les services de sécurité occidentaux sous le terme de filières – qui assurent aux volontaires l’acheminement sur place. Les filières fournissent en particulier les faux documents d‘identité et l’appui d’un système rôdé, qui permet tout au long du voyage un hébergement régulier dans des lieux discrets et le franchissement clandestin de frontières avec l’aide  de passeurs professionnels. Elles autorisent par la suite le rapatriement des survivants qui peuvent alors, par un recrutement auprès de proches, constituer localement un groupe clandestin. L’activité de ce dernier va évoluer en fonction des opportunités et des moyens sur place, de la propagande à la préparation d’actions violentes. 

IV /// Quelle est Donc,

Onze Ans Après

Le 11 Septembre,

l’Organisation 

De la Mouvance Mujahidine ? 

 

Elle a profondément évolué. Si elle prend toujours la forme de trois cercles concentriques, leurs tailles respectives sont différentes. Le premier cercle, plus petit, contient encore Al-Qaida en zone afghano-pakistanaise. Le second, également réduit, est formé par les organisations franchisées ou sympathisantes dans les terres de jihad. Le troisième est, en revanche, plus large que précédemment et comprend les nouvelles cellules dormantes qui sont aujourd’hui composées en grande partie de militants auto-radicalisés. Et apparaissent présentes sur l’ensemble du monde, hormis - à ce jour - l’Amérique latine

 

La zone afghano-pakistanaise reste l’épicentre du jihad. Al-Qaida y a subi en dix ans des coups sévères.

 

Plus des trois quarts de ses cadres historiques ont été soit interpellés, soit tués par des frappes de drones américains. L’efficacité de ces dernières permet par ailleurs de confirmer que, malgré les déclarations d’Islamabad, le Pakistan reste toujours un pays où la mouvance jihadiste dispose d’amitiés fortes. Dès 2003, y avaient été interpellés le chef des opérations, le Saoudien Abou Zoubeida, puis son adjoint, le Koweitien Khalid Sheikh Mohamed, qui avaient tous deux planifié la mise en œuvre des attentats contre New York et Washington. Le 1er mai 2011, c’est à 50 kilomètres de la capitale pakistanaise que les forces spéciales américaines ont tué Oussama Ben Laden qui, dans l’ombre, continuait à diriger l’organisation. Quoi qu’il en soit, la disparition de ces responsables connus, qui incarnaient la légitimité mujahidine, a rendu nécessaire en interne la mise en place de nouvelles procédures. Les règles de succession semblent régulièrement réactualisées et, par crainte d’être détectés via leurs contacts, les responsables ont réduit largement l’usage des moyens modernes de communication dont ils avaient une excellente maîtrise, pour se replier sur l’utilisation de courriers humains, plus discrets mais plus lents.

 

Malgré ces contraintes, Al-Qaida réussit toujours à  incarner le modèle référentiel du combat mujahidin. Elle tente de guider la stratégie des organisations franchisées pour crédibiliser l’existence d’un jihad  international, de la même façon qu’elle  développe sa cyber-propagande : toucher aussi bien des groupes structurés que des individus isolés et ainsi augmenter la perception d’un jihad global. Surtout, Ayman Al-Zawahiri (devenu  dès juin 2011 le nouvel émir) avec les membres de son état-major, sont  protégés dans leur dispersion par les Talibans, dont les capacités insurrectionnelles ont largement cru depuis 2004. D’autant que les pashtouns pakistanais des zones tribales ont rejoint directement le combat à partir de 2007. L’unité des forces a permis une synergie qui a mis à mal l’acquis occidental des combats de fin 2001. En Afghanistan même, la corruption du régime Karzai et le faible intérêt américain apporté à la reconstruction économique, jusqu’en 2008, ont facilité la reprise en main d’une partie du pays par les Talibans. Ils y incarnent aujourd’hui un système d’ordre et de justice, brutal mais lisible aux yeux des populations. Pour contrecarrer la politique de contre insurrection de l’OTAN, Talibans afghans et pakistanais, aujourd’hui unis dans une même dynamique, se consacrent de plus en plus aux frappes terroristes. Ils ont d’ailleurs été formés à l’attentat suicide par le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan, une organisation turcophone qui comprend un millier de combattants, entraînés dans les camps afghans d’Al-Qaida avant 2001. Et qui ont fait souche au Waziristân.

 

Aujourd’hui, les Talibans consacrent une partie grandissante de leur combat au jihad régional (plus de 8.000 victimes au Pakistan dans des attentats visant les forces de sécurité), et n’hésitent plus à servir de relais au jihad international. C’est ainsi le Tehrek e-Taliban e-Pakistan (la branche pakistanaise) qui a formé l’Américano-pakistanais Fayzal Shasad pour commettre la tentative d’attentat par voiture piégée  à Times Square (New York), le 2 mai 2010.

 

Les organisations franchisées sont au nombre de trois et leur ralliement à Al-Qaida correspond pour deux d’entre elles à des mariages de raison. En Irak et au Maghreb, les jihadistes locaux ont voulu acquérir une nouvelle légitimité dans le jihad international pour développer leur recrutement, alors qu’Al-Qaida recherchait des vecteurs extérieurs pour se repositionner médiatiquement dans des zones où elle était absente. Cela a eu des conséquences sur le plan stratégique, qui n’ont pas toutes été favorables. Le choix d’Abou Moussab Al-Zarkawi de concentrer ses coups contre les chiites irakiens, afin de rallier l’ensemble de la résistance sunnite, a réduit à néant le rêve de certains de réaliser l’unité de l’Umma dans le jihad international. Cette impuissance, en outre, à recadrer le jihad irakien contre les forces d’accusation occidentales a montré qu’Al-Qaida ne pouvait prétendre à une véritable autorité hiérarchique. 

 

Les autorités de Téhéran poursuivent en outre depuis 2001 un jeu ambigu destiné à renforcer leur champ d’action régional. Elles refusent ainsi, par exemple, de libérer les cadres de haut niveau qui s’étaient réfugiés en Iran début 2002. Et au Nord de l’Afrique, les limites de l’alliance sont d’abord posées par la distance géographique, la traditionnelle méfiance des Moyen-Orientaux à l’égard des Maghrébins et l’incapacité d’Al-Qaida au Maghreb islamique à frapper l’Europe. Dans ce jeu compliqué où l’union médiatique de façade ne peut cacher la primauté des intérêts locaux, seule Al-Qaida dans la péninsule arabique semblait décidée à se comporter avec fidélité dans le combat internationaliste. Cette proximité était en effet due aux liens directs tissés entre les responsables yéménites et saoudiens - et Oussama Ben Laden… un Saoudien d’origine yéménite, qu’ils avaient reconnu comme chef charismatique.

 

L’allégeance plus mesurée faite récemment, donc, à l’Egyptien Ayman Al Zawahiri pose des questions sur l’avenir de l’organisation. L’enjeu est d’autant plus important, que c’est du Yémen qu’ont été lancées depuis quelques années de nouvelles opérations contre le sol américain. C’est ainsi dans la péninsule arabique qu’ a été formé le Nigérian Abdulmutalab, en 2009. Et  de là qu’a été préparé l’envoi de scanners piégés à l’explosif vers deux synagogues de Chicago, en juin 2010. Cette branche d’Al-Qaida a en outre mené sur un plan local des opérations régulières contre les représentations diplomatiques américaine et britannique. C’est enfin au Yémen qu’était installé le Cheikh Anouar Al-Awlaki, dont la revue a joué un rôle novateur dans le cyber-jihad. Jusqu’à sa mort le 30 septembre 2011.

 

Al-Qaida dispose également du soutien de trois organisations locales sympathisantes.

 

Malgré leurs déclarations d’allégeance à l’organisation-mère, elles n’ont jamais reçu l’adoubement d’Oussama Ben Laden ou d’Ayman Al-Zawahiri car elles ne se consacrent qu’à un jihad local, sous un discours internationaliste. Là encore, la distance géographique et la primauté des réalités locales constituent le handicap le plus sérieux à une synergie réelle. À la différence du mouvement des wahhabites tchétchènes de Chamil Bassaiev, l’Emirat islamique du Caucase n’a par exemple pas d’histoire commune avec Al-Qaida. Son combat reste limité au plan régional,  même si l’efficacité de ses frappes suicide lui procure régulièrement un écho international. En outre renforcé par la fascination qu’exercent les « veuves noires », ces femmes volontaires au suicide pour venger la perte d’un mari ou d’un frère.

 

Pas de lien historique non plus avec le mouvement Al-Shebaab (« la jeunesse ») en Somalie ou le Boko Haram (« L’éducation – occidentale – est un pêché ») au Nigeria. Tous deux ont pourtant frappé des cibles étrangères. Mais le double attentat commis par les combattants somaliens à Kampala le 11 juillet 2010 (76 morts) correspondait plus a un avertissement contre l’Ouganda, qui fournit une majorité des troupes d’interposition présentes dans Mogadiscio au sein de l’ African mission in Somalia (Amisom), qu’à la volonté d’entamer un jihad régional. De même, l’enlèvement de deux ressortissant occidentaux en juin 2011 et l’attentat contre le siège des Nations Unies a Abuja, le 26 août 2011 (23 morts) s’inscrivent pour Boko Haram dans le cadre d’une recherche d’une alliance régionale avec Al-Qaida au Maghreb islamique et Al-Shebaab, mais n’établissent pour l’instant une capacité permanente d’intégrer le jihad global.