Chapitre 1

Les origines d’un « terrorisme publicitaire »

 

Le 11 septembre 2001 est devenu une date Historique. En onze années révolues, les attentats du World Trade Center sont en effet passés au stade non seulement de symbole mais également de point d’ancrage d’une réflexion autour du mouvement jihadiste. Pour cette raison, EVERMAGAZINE a pris la décision de vous fournir un dossier, en deux chapitres, sur les origines et les répercussions de cette « guerre sainte » qui a marqué et marque encore notre Histoire actuelle. 

 

En première partie, Philippe Migaux pose les bases d’un conflit qui commence bien plus tôt qu’en ce jour du 11 septembre 2001. Et dont les enjeux initiaux ne visent pas seulement, à rebours de la pensée commune, les « infidèles » occidentaux.  

911 - ©Pierre DAL CORSO /// EVER MAGAZINE 2012

Le 11 Septembre 2001, 

plus de deux milliards de téléspectateurs assistent en direct et en boucle au ballet surréaliste de deux avions percutant à 17 minutes d’intervalle les tours jumelles les plus célèbres de la planète. Après New York, suivent le choc contre le Pentagone et l’écrasement d’un quatrième avion, vraisemblablement lancé vers la Maison Blanche. En moins de 180 minutes,  une organisation de quelques milliers d’individus, affronte avec succès le pays le plus puissant de la planète sur son propre territoire.  

 

En commettant en direct l’action terroriste la plus meurtrière de l’histoire, Al-Qaida réussit à détruire le mythe du sanctuaire américain

 

Dans ce monde de communication qu’est la planète du XXIème siècle, le 11 septembre est bien devenu un symbole. Celui de la dimension ultime du « terrorisme publicitaire », pour reprendre l’expression de Gérard Chaliand ¹. Mais au-delà de l’effet d’annonce, qu’a changé pour la communauté internationale, la déclaration de guerre du terrorisme jihadiste ? Dix ans plus tard, les rodomontades des propagandistes islamistes ne se sont pas concrétisées par un « choc des civilisations » entre l’Islam et le reste du monde. De même qu’en Occident les craintes proclamées d’un hyper terrorisme, voire d’un troisième conflit mondial, correspondaient d’abord au besoin d’expression de nouveaux experts autoproclamés comme aux intérêts de certains néoconservateurs américains. Au final, il n’y a toujours pas eu de nouveau 11 septembre et il est clair que le monde démocratique ne peut être détruit par la mouvance mujahidine

 

En même temps, il serait absurde de nier que notre perception du monde a changé car la relative médiocrité des résultats de la stratégie de terreur a été d’abord le résultat d’un effort considérable de sécurité mis en œuvre, de façon plus ou moins cohérente, par la communauté internationale. La menace s’est fragmentée, mais elle persiste sous d’autres formes. L’islamisme combattant, par sa marginalité et sa capacité d’adaptation, s’est comporté comme un métastase mutant qui ne menacerait pas la vie de l’organisme, mais ralentirait son activité en lui imposant un traitement constant et évolutif. 

 

 

I /// Le Terrorisme Jihadiste

Est le Dernier Avatar

D’une Longue

Construction Idéologique

 

Revenons aux origines du phénomène. Elles s’inscrivent dans une vision puritaine et rigoriste, le Salafisme, qui prétend imposer aux Musulmans, dès le XIIIème siècle, le retour aux lois des premiers temps de l’Islam. À partir des années 1960, dans un monde musulman en perte de repères, un petit nombre de figures radicales a profité de l’échec socio-économique des régimes laïques pour façonner une présentation réinventée et simplificatrice de l’Islam. Dans une critique virulente des dirigeants en place, leurs voix ont su retrouver les accents anciens des premiers doctrinaires salafistes - comme le Syrien Ibn Taymiya - pour dénoncer pêle-mêle l’abandon des règles religieuses, la corruption des élites, ou le rôle pernicieux des valeurs occidentales présentées comme décadentes et incompatibles avec la loi musulmane, qui provient de Dieu et non des hommes. 

 

À la violence des mots a succédé rapidement celle des faits. L’échec général de l’islamisme politique a, dès la fin des années 1970, poussé les militants les plus déterminés à l’action violente.

 

C’est le 6 octobre 1981 – et non le 11 septembre 2001 - qu’a été commis l’acte fondateur du terrorisme jihadiste.

 

La mise à mort du Président Anouar Al-Sadate, lors d’une parade commémorant la guerre du Kippour, par une dizaine de ses soldats qui avaient  adhéré au groupe clandestin égyptien Al-Jihad (la guerre sainte). L’objectif de ces militaires marqués par l’humiliation des victoires israéliennes - venger l’affront des accords de Camp David -  était  sans doute d’abord inspiré par une démarche nationaliste. C’est pourtant cet événement qui marque la naissance de l’islamisme combattant, en inscrivant dans l’histoire à la fois son premier succès - l’assassinat du « Pharaon » - et son premier échec, l’incapacité à s’emparer du pouvoir. 

 

Dès le départ, le terrorisme au nom du jihad a montré les limites de sa dangerosité, qui reste cantonnée à une réelle mais simple capacité de nuisance.

 

Le jihadisme égyptien va d’ailleurs jouer un rôle majeur dans la construction de la mouvance internationale. C’est par milliers que les militants radicaux, à l’image d’Ayman Al-Zawahiri, sont interpellés, souvent torturés, et condamnés à de lourdes de peine. Le pouvoir égyptien, conscient que la détention ne fera que renforcer leur détermination, va tenter d’exporter cette nouvelle opposition violente vers des combats lointains. Il suit l’exemple de l’Arabie Saoudite qui, après le choc de la prise d’otages de la Mecque par des jeunes fondamentalistes locaux en novembre 1979, avait incité les milieux religieux les plus exaltés à vivre l’expérience du jihad en extérieur et facilité leur départ vers le Pakistan pour aider le peuple afghan dans sa résistance à l’invasion soviétique. Les Saoudiens avaient, en accord avec les services de sécurité pakistanais, organisé et financé une structure d’accueil pour les volontaires venus de tous les pays musulmans, parmi lesquels apparaissaient déjà quelques membres des communautés immigrées installées en Europe ou en Amérique du Nord. Le Maktab ul-Khedamat (Bureau des services) était installé à Peshawar, à la frontière pakistano-afghane et sa direction était confiée a un universitaire jordanien connu pour sa radicalité idéologique, Abdallah Azzam. En 1984, Oussama Ben Laden un jeune héritier saoudien, rejoignait l’aventure en devenant l’adjoint d’Abdullah Azzam, en charge de l’administration et du financement. 

 

C’est Abdullah Azzam qui, dans cette expérience souvent nommée comme la « matrice afghane », a finalisé l’idéologie jihadiste. Ses partisans la désignent souvent sous le nom de « Salafisme combattant ² ». Dans ses multiples écrits ³, il a réduit non seulement le jihad à sa dimension secondaire de guerre sainte , mais lui a donné une démarche offensive, dans une posture d’imitation de l’armée des cavaliers du Prophète. Le jihad, face aux agressions jugées constantes, devient permanent. Il est une obligation individuelle, ce qui implique une participation directe au combat ou au soutien du combat (par l’appui logistique, la propagande ou l’aide financière). Surtout, puisque les autorités régulières de l’Islam ont failli dans leur foi, Azzam prétend que l’appel au jihad peut être lancé par tout vrai musulman, ce qui permettra a des individus dépourvus de toute légitimité religieuse, comme Oussama Ben Laden ou Ayman Al-Zawahiri, de se parer du titre de Cheikh ou de rédiger des fatwas. Plusieurs milliers de volontaires internationaux ont épousé cette vision sectaire de l’Islam. C’est elle qui leur donnera la certitude d’avoir construit la nouvelle armée des combattants d’Allah, malgré une participation au combat quasi inexistante. De retour dans leur pays, ils ont fait de cette légende un mythe auprès de jeunes en quête d’aventure et d’identité. 

 

II /// Y a-t'il

Une Stratégie Jihadiste ? 

 

Remarquons d’entrée que le terrorisme au nom du jihad présente aux yeux de l’observateur occidental l’apparence du nihilisme. Plus encore, sans doute, que les deux précédentes mouvances historiques du terrorisme international, l’anarchisme à la fin du XIXème siècle et le terrorisme révolutionnaire anti impérialiste dans les années 1970-1980. Al-Qaida ne peut gagner, car elle n’est qu’une organisation de terreur. Elle n’a quoi qu’il en soit pas de stratégie globale. Elle n’a en effet jamais défini de projet politique construit, hormis de vagues références à la reconstruction de l’Umma (communauté des musulmans), l’instauration de la Sharia (loi islamique) dans toute sa rigueur première ou le retour du Califat (régime politique des premiers successeurs du Prophète, qui unit dans une même main les pouvoirs du politique et du religieux). Elle ne peut pas compter non plus sur le soutien complémentaire d’une structure  politique à qui elle pourrait servir de bras armé pour mieux négocier.

 

Le combat terroriste n’est pas seulement un moyen, il est devenu une fin en soi. La perception est sans doute différente pour les mujahidin qui sont engagés dans une voie guerrière pour transcender leur foi religieuse. Ils acceptent que l’issue du combat les dépasse puisqu’elle ne dépend que de la volonté de Dieu, dont ils sont de simples instruments. D’autant que la récompense personnelle est à portée de main. Le martyre offre l’accès direct au Paradis, ce qui permet à Oussama Ben Laden, dès 1998, de présenter aux Occidentaux une approche asymétrique des forces en présence,  en proclamant « Nous aimons la mort autant que vous aimez la vie ». Cette phrase montre une subtile capacité d’analyse de la psychologie de ses ennemis. C’est elle qui sous-entend l’efficacité remarquable de la stratégie de communication de la terreur, mise en oeuvre par Al-Qaida.

 

C’est d’abord sur le choix de l’adversaire prioritaire que la stratégie combattante a globalement évolué. Contrairement a une idée répandue, la mouvance ne cherche pas en premier lieu à vaincre les infidèles (l’ennemi lointain), mais bien à renverser les régimes impies dans les pays musulmans (l’ennemi proche) pour y imposer un Etat islamique. Le jihad international se présente à l’origine comme une mosaïque de jihads nationaux qui ont échoué, d’où l’évolution dans le choix de la cible. Pendant son exil afghan, Ayman Al-Zawahiri prépare toujours le jihad en Egypte, et influence Oussama Ben Laden dans sa haine montante du régime saoudien. Ce sera d’ailleurs l’objet de la rupture entre Abdallah Azzam et Oussama Ben Laden quand, à la fin 1988, il est clair que les forces soviétiques vont quitter l’Afghanistan. Les deux hommes divergent sur le rôle futur de ces milliers de mujahidin formés par le Maktab ul-Khedamat dans les camps pakistanais et qui constituent les premières troupes d’Al-Qaida.

 

Abdallah Azzam veut les envoyer libérer les terres de l’Umma conquises par les infidèles, en engageant le combat contre l’ennemi lointain par des actions de guérilla. Oussama Ben Laden juge nécessaire de les laisser retourner dans leurs terres d’Islam pour lancer le jihad contre l’ennemi proche, où l’absence de soutien populaire rend nécessaire le recours aux opérations terroristes. En mars 1996, toujours incapables de renverser les régimes saoudiens et égyptien, Oussama Ben Laden et Ayman Al-Zawahiri se retrouvent en Afghanistan où ils concluent une alliance avec les Talibans, nouveaux maîtres du pays. Al-Qaida apporte son aide technique, relationnelle et financière à la construction de l’Emirat islamique du Mollah Omar, en échange de l’autorisation d’ouvrir de nouveaux camps d’entraînement. Dès le mois d’août, il émet une Fatwa enjoignant les Etats-Unis de cesser l’occupation de la terre sacrée d’Arabie saoudite.

 

Comment en effet lancer le jihad dans un pays où est présent depuis la guerre du Golfe un demi million de soldats infidèles ? Il récidive en février 1998, en diffusant une nouvelle Fatwa au nom d’une organisation internationaliste, créée pour la circonstance, le Front islamique de lutte mondiale contre les juifs et les croisés. La menace est d’autant plus claire que le texte indique qu’il est « du devoir de tout musulman de tuer tout Américain, militaire ou civil, en quelque endroit qu’il se trouve … et de s’approprier ses biens ». Au silence hautain des Etats-Unis, répond six mois plus tard le double attentat contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie (7 août 1998, 273 morts). 

 

En juin 2001, Ayman Al Zawahiri va confirmer l’évolution en justifiant la nécessité du combat anti-occidental dans un livre au titre clair Les nouveaux cavaliers sous la bannière du Prophète : méditations sur le jihad. Si le jihad n’a pu renverser aucun régime impie dans les terres d’Islam, c’est en raison du soutien, militaire et économique, que leur accordent les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux. Il est donc nécessaire de frapper l’ennemi lointain, y compris sur ses propres territoires, pour l’obliger à cesser toute ingérence dans le monde musulman. Trois mois plus tard, la démonstration est effectuée de façon magistrale par les dix-neuf volontaires suicide qui prennent le contrôle des quatre avions de ligne américains.