Les Yeux Brulants /// ©AGOUDJIAN - EVER MAGAZINE 2011

L’ultime but de cette exposition, aux yeux du photographe, est de « rendre pas à pas audible une voix qui ne l’était plus depuis 96 ans, en Turquie ». Du 26 avril au 5 juin 2011, Antoine Agoudjian, artiste français d’origine arménienne, expose en effet un long travail de recherche sur les répercussions actuelles du génocide de 1915. Cet événement aura lieu à Istanbul. Un lieu qui n’a rien d’anodin, quand on sait que la Turquie n’a toujours pas reconnu officiellement ce pan de  son histoire.

Vigie-SYRIE /// ©Antoine Agoudjian - EVER MAGAZINE 2011

Antoine Agoudjian est né en 1961 à Saint-Maur, en France, de parents arméniens et de grands-parents rescapés de cette tragédie. En 1989, un an après le tremblement de terre qui ravage l’Arménie, il part en mission humanitaire et entame alors un projet colossal : dresser un inventaire des lieux de la diaspora, de raconter ainsi une histoire passée avec des images récentes, de ce qu’il reste aujourd’hui de cet héritage.

 

Jusqu’en 2006, il sillonne non seulement l’Arménie mais aussi l’Irak, l’Iran, la Jordanie, le Liban, la Turquie ou encore Jérusalem.

À son retour,  63 de ces clichés deviennent un livre, intitulé Les Yeux Brûlants, publié chez Acte Sud et accompagné de textes d’Atom Egoyan, Claude Mutafian et Raymond H. Kevorkian. Cinq ans plus tard, c’est une nouvelle édition de ce livre qui paraît en Turquie ; en version bilingue arméno-turque, cette fois.

 

Un dialogue serait-il en train de s’ouvrir ?

Le Refuge-IRAN /// ©Antoine Agoudjian - EVER MAGAZINE 2011

Il y a 96 ans, entre avril 1915 et juillet 1916, a lieu une extermination systématique et programmée de la population arménienne, menée par le comité Union et Progrès, plus connu sous le nom de « Jeunes-Turcs », à la tête alors de l'Empire Ottoman. Si de nombreuses zones d’ombre existent encore sur cette période (en partie dues au refus du gouvernement turc de rendre publique ses archives sur la question), les spécialistes s’arrêtent sur le chiffre d’un million deux cent milles morts. Les survivants, un tiers à peine de la population d’Anatolie, se dispersent progressivement aux quatre coins du continent.

 

Le Parlement Européen a finalement reconnu, en 1987, non seulement l’existence de ce massacre, mais aussi sa qualité de génocide.

 

Condition de son entrée dans l’UE, la Turquie refuse malgré tout de faire de même. Et sur le sol national, l’appareil législatif et judiciaire souligne encore ce déni : l’article 305 du Code Pénal punit de trois à dix ans de prison et d'amendes tous les « actes contraires à l’intérêt fondamental de la nation ». Ce qui s’applique, entre autres, aux revendications concernant ce que le pays continue de qualifier de « tragédie de 1915 ».

Angoisse-ISTANBUL /// ©Antoine Agoudjian - EVER MAGAZINE 2011

Cette exposition devrait donc s’ouvrir sous le poids de cette contrainte, « contrainte sémantique » qu’Antoine Agoudjian a accepté afin que son « récit » puisse être entendu des Stambouliotes. Le photographe dit « utiliser les images comme des mots », transition linguistique pour montrer les « récits oniriques que les réfugiés arméniens (lui) ont légué ».

 

Les Yeux Brûlants est un projet éminemment politique, déclaration sans pareille que les Turcs pourront à cette occasion entendre, discours constitué également des « métaphores qui hantent » l’esprit du photographe. C’est un coup de pied dans la fourmilière diplomatique mais c’est aussi une quête individuelle, celle de rassembler des témoignages qui font écho à la propre mémoire de l’artiste. Par ces clichés en noir et blanc au fort contraste, ce que le photographe a vu, ceux qu’il a véritablement rencontrés dialoguent avec ceux qui ne sont plus.

 

À la fois politiques et infiniment intimes, ces images semblent incarner ce que peut être une mémoire collective : un ensemble de souvenirs vécus mais aussi mythifiés d’une expérience commune et passée, racontée à partir du présent.

 

Quelque chose qui n’est plus mais qui continue d’être à travers le vivant.

Et c’est ce qui en outre pousse Jean-Noël Jeanneney, président actuel des Rencontres d’Arles, à dire qu’il n’y a « pas trace, ici, d’un didactisme ». Pour celui qui présente l’exposition, « les peuples que l’Histoire a martyrisé viennent ainsi, (...) nous parler, grâce à [Antoine Agoudjian], de ce que la suite des temps arrachera –peut-être- aux fatalités de la douleur perpétuée. » Pas de didactisme mais effectivement une parole qui, « pas à pas », devient « audible ».

/// ©Antoine Agoudjian - EVER MAGAZINE 2011

Sans doute pour cette raison peut-on aller jusqu’à dire que cette mémoire collective a la capacité d’être entendue de tous. L’histoire du génocide arménien est indissociable de l’histoire turque. De la même façon que la pluralité des diasporas arméniennes mène à Jérusalem ou à Téhéran, elles se rejoignent en une histoire tragique, mais qui n’est en rien figée. Elle continue d’avancer, sur un fil, tel le funambule photographié dans la région d’Ashdarak, et qu’Antoine Agoudjian intitule « rêves fragiles ».

Rêves Fragiles-ARMENIE /// ©Antoine Agoudjian - EVER MAGAZINE 2011

Texte : Lucille Dupré

Photos : Antoine Agoudjian