Lettre pour une Renaissance 2 - ©Lucas Grisineli /// EVER MAGAZINE 2013

Avec la lettre de Julien Isoré comme fil d’Ariane, nous menons une enquête sur la Renaissance.

 

Dans l’épisode précédent, la missive poétique de cet artiste polyvalent nous avait entraînés dans l’univers photographique de Lucas Grisinelli. En Alsace, au coeur d’une fête païenne qui célèbre le printemps, nous avons vu s’opérer le renouveau des saisons, se développer une réflexion sur un nécessaire retour aux valeurs ancestrales, une réactivation de celles-ci comme acte primordial.

 

La Renaissance serait donc un acte temporel.

Mais lequel ? Et en quoi ?

 

Il s’agit tout d’abord bien évidemment d’un cycle, cycle des saisons chez Lucas Grisinelli, cycle de transformation, du cocon à la larve, chez Julien Isoré.

 

En me levant, je m’aperçois que je ne suis pas un cocon mais une larve : Chétive, cassable, frêle, bref tout les mots de la fragilité. Finalement je ne suis pas mort mais bel et bien une grosse larve. J’ai des petites pattes, une tête qui ressemble à mon ventre. Je suis vide. Ma bouche est ouverte et j’ai faim. Je vais tout manger. Sillonnant l’hiver j’engloutis tout sur mon passage et je me traîne jusqu’à chez Sébastien.

 

Voilà le point de départ de ce second chapitre : Sébastien, c’est Sébastien Belgodère, ébéniste et artiste qui refuse tout à fait de se définir. Il a rencontré Julien Isoré dans un taxi et lui a proposé de s’installer dans sa maison de Saint-Ouen en son absence. Décors de théâtre, de cinéma, de publicité, c’est un «constructeur» qui place le rapport à la matière au coeur de son activité, quelqu’un pour qui «c’est l’objet qui prend les choses en main». Il nous dévoile ainsi pour l’occasion une étonnante machine de ... Renaissance.

 

Mais quand j’arrive, mon bon ami le constructeur n’est pas chez lui. Il n’est pas dans son atelier aux allures de laboratoire alchimique perché sur un arbre. Il n’est pas face à son télescope, ni face à ses outils de mesure. Il n’est pas à son établi concevant des meubles. Ses outils de construction sont couchés dans un coin sur le sol. Des amas de matières diverses remplissent les placards et lui ne les ouvre pas. Il n’y a personne. Pas même un poulet dans le four. Non il n’y a vraiment que les elfes et le chat : le chat qui s’étire allongé sur le sol chaud et les elfes qui se dandinent le long de l’escalier hélicoïdale en riant.

 

Si il n’y a personne chez lui c’est que ce soir une grande poète vient à Paris nous annoncer le printemps. Ce soir c’est maintenant ou jamais, c’est ce soir que je sors de ma larve : ce soir c’est Nina Hagen ! Alors avec Seb, on se retrouve directement à l’Olympia.

 

Paris,  21 mars 2012,

Passage de Nina Hagen au festival Gibus annulé. 

La poète qui devait nous annoncer le printemps s’est cassée une jambe. (Merde).

Qui va annoncer le printemps maintenant ?

 

Dépité, Sébastien et moi nous vautrons sur la terrasse à côté du théâtre Edouard VII. L’espoir que j’avais tant eu pendant l’hiver s’éteint avec la chute de Nina Hagen

 

Dans sa course à l’éclosion, le printemps a ripé comme un chat soûl et la renaissance tant annoncée par les hommes des forêts n’a pas eu lieu. 

 

Naître, vivre, mourir, renaître, revivre, re-mourir.

 

Le ridicule de la situation n’échappe à personne : A quoi bon renaître en larve, manger tout ce qui bouge et louper le printemps ? A quoi bon recommencer sans cesse si on ne peut jamais vraiment voir quelle mouche nous pique ? 

Et puis, questionnant Sébastien sur tout ce vacarme de l’impossible existence, il fini par me répondre un truc.

 

C’est une machine.

Hein ?

C’est une machine du temps qui marque une emprunte et qui l’enlève une fois sur deux. C’est la répétition.

Mais alors ? Il n’y a plus d’espoir ?

Non c’est comme Sisyphe qui pousse la boule sans arrêt et qu’elle retombe. Après il faut chercher un autre moyen de satisfaction que l’espoir et la projection. Car c’est un engrenage inévitable. Peut être qu’accepter cela c’est renaître vraiment.

Ah bon. Et moi qui croyais mourir

Héhéhéhé

 

Sébastien rit et moi aussi. Nous finissons nos bières et zou. Au lit.

 

La Renaissance comme un cycle donc, mais un cycle inévitable, à la façon de l’éternel retour de Nietzsche ou du mythe de Sisyphe, dont parle Julien Isoré ci-dessus, mais aussi à la façon de ces cycles organiques qui règlent nos propres cellules. A rebours de l’éclosion printanière de Lucas Grisinelli, la renaissance se fait fatum, image de l’absurdité de vie d’homme qui pousse sa pierre. Mais quelle est donc cette machine, qui figurerait cette idée ? Tout est parti d’un objet, un rouleau à impression de papier peint, en cuivre, trouvé aux puces de Saint-Ouen.

La machine est constituée d’un grand disque, avec un arbre moteur au milieu, qui reprend deux axes, d’un côté la fameuse presse à papier, de l’autre une raclette. Sur ce grand disque, de la glaise est mêlée à un bain d’huile chauffée pour attendrir la matière, pour qu’elle ne colle pas. En tournant, la presse forme ainsi une empreinte que la raclette vient par la suite effacer. «L’idée est assez dure, comme si dans ce mouvement circulaire, on ne pouvait jamais que réimprimer sur quelque chose qui a déjà été imprimé, et effacé. », voilà en une phrase la façon dont Sébastien Belgodère interprète cet étrange objet. 

 

Dans ce mouvement perpétuel, il y a également ce fol espoir, celui que doit ressentir Sisyphe à chaque recommencement, chaque fois qu’il pousse à nouveau sa pierre. S’il pouvait abandonner cet espoir, et accepter son sort, en observer les mécanismes et s’y résigner, ne serait-ce pas, aussi, une forme de renaissance? Tel est l’avis du «constructeur», pour qui «l’absurde est aussi un effet de réalité, une façon de s’approprier un espace, un temps. Avec la possibilité de déformer cet espace et ce temps, pas forcément en leur donnant un sens mais en les extrayant de leur mouvement immuable ».   

 

Il n’y a qu’à regarder la machine. L’empreinte laissée par la presse n’est jamais tout à fait la même, de la même façon que la raclette n’efface pas tout à fait la totalité des marques laissées. Il y a donc une superposition de couches. Rien ne renaîtrait donc jamais, tout à fait, de la même façon ?

 

 

Entre le mouvement que l’on impose à notre propre vie
et celle qui nous est imposée,
quelle forme peut bien surgir de tout cela ?

 

 

Pour Sébastien Belgodère, la réponse se situe avant tout dans notre capacité à accepter ces forces, ces cycles, dans un paradoxal mouvement de «lâcher prise volontaire». Sisyphe ne pourrait-il pas, ainsi, être heureux ?

 

Cela ne répond malgré tout pas entièrement à notre dernière question. Pour renaître vraiment, Julien Isoré cherche en effet une fée, celle qui imprimera le mouvement final, et qui pourra lui donner une forme.

 

Pour reprendre sa lettre, la fée ne sera pas Nina Hagen.

 

Qui dans ce cas ?

 

 

 

Texte : Julien Isoré

et Lucille Dupré

Illustrations et machine : Sébastien Belgodère

Cover : Stéphane Massa-Bidal

 

 

LIRE LA LETTRE POUR UNE RENAISSANCE PARTIE 1